Document sans titre
Gris Godin Rouge Godin
Christian Godin
Chris God
tian din
Gris Godin Blog Christian Godin
Privé : gestion
0

Le différend féministe
04/03/2018


Le différend féministe


Le débat qui s’est élevé en France, puis dans nombre de pays, à la suite de la publication d’un article critique du mouvement « Balance ton porc » enclenché à la suite de ce qu’il est désormais convenu d’appeler « l’affaire Weinstein » est révélateur d’un différend autrement plus profond que ce que donnent à penser les diverses oppositions mises en évidence pour l’expliquer. C’est d’ailleurs parce qu’il y a différend, c’est-à-dire incompatibilité de points de vue mutuellement incommunicables, qu’il n’y a pas, qu’il ne peut pas y avoir de débat véritable.
La référence à un féminisme « de classe » ne tient pas. Il n’y a pas d’un côté un féminisme d’en bas, un féminisme issu du peuple, et, de l’autre, un féminisme d’en haut, un féminisme issu de l’élite et méprisant envers les victimes (ce qui lui vaut d’être accusé de misogynie). Le mouvement qui secoue une bonne partie du monde depuis quelques mois ne vient pas, que l’on sache, des femmes harcelées et violentées dans les bureaux et les usines, mais d’actrices de cinéma dont le niveau et le style de vie sont très éloignés de ceux que connaissent les femmes des milieux populaires.
L’opposition entre un féminisme américain « plus hardi » et un féminisme français « englué dans une tradition de courtoisie et de galanterie » (ce sont les termes utilisés par l’historienne Michelle Perrot dans un entretien publié par Le Monde le 12 janvier 2018) ne tient pas davantage. Le féminisme, en effet, est aujourd’hui tellement éclaté, tellement incohérent aussi (songeons qu’il existe désormais un « féminisme islamiste » !), qu’il ne saurait trouver une quelconque homogénéité par un marqueur national. Même s’il est vrai que le différend dont nous allons évoquer les termes provient d’idées largement dominantes aux États-Unis.
Enfin, l’opposition entre un féminisme ancien (celui des années 1970 assimilé à la nostalgie du « vieux monde » et focalisé sur la liberté sexuelle) et un féminisme actuel attentif à dénoncer le harcèlement dont les femmes sont majoritairement victimes, ne traduit, selon nous, pas davantage les enjeux du différend. Même s’il est vrai, ici aussi, que le second tend à l’emporter sur le premier, au point de rendre celui-ci de moins en moins compréhensible.
Car en cela réside la nature propre du différend, qui est de rendre le débat impossible puisque les deux positions confrontées sont mutuellement incompréhensibles.
Si les trois conflits évoqués plus haut (de classe, de nationalité, d’âge) ne traduisent que de manière très superficielle, anecdotique quand elle n’est pas erronée, ce qui est en train de se passer aujourd’hui au cœur du féminisme occidental, c’est parce qu’ils relèguent dans l’ombre le centre même de la question qui, plus largement que ne le fait une problématique exclusivement féministe, touche directement la conception que la société postmoderne, c’est-à-dire celle qui est désormais gouvernée par les valeurs issues de la techno-économie, se fait de l’être humain d’une manière générale. Les rapports entre les hommes et les femmes, en effet, ne peuvent être compris dans leur nature comme s’ils pouvaient être extraits de l’ensemble dont ils font partie.
Le point de départ de notre analyse du différend féministe sera l’incompréhension que le texte publié par Le Monde le 10 janvier 2018 aura suscitée chez les tenantes du féminisme dominant aujourd’hui en Occident. Les réactions scandalisées que l’on a pu lire ou entendre çà et là ont été à la mesure d’une désorientation où la mauvaise foi (« vous défendez une culture du viol ») le dispute aux arguments ad hominem (« ad feminam », devrait-on dire). Tâchons de comprendre cette incompréhension.
L’hypothèse que nous formulons est qu’il existe aujourd’hui un féminisme désormais majoritaire en Occident qui a intégré, sans bien en avoir conscience, le modèle techno-économique de l’homo oeconomicus libre, volontaire et responsable, maximisant ses avantages et minimisant ses risques, rationnel dans ses choix et gérant son corps et son existence comme une entreprise. Un modèle abstrait dont on voit bien que tout, dans notre monde, contribue à son triomphe, même si l’expérience en montre l’inconsistance.
Le cœur de cette anthropologie naïve est la notion de la volonté, elle-même expression effective de la liberté. Le capitalisme néolibéral qui a étendu sa puissance sur le monde entier est un système qui promeut les volontés individuelles comme nul système avant lui ne l’avait fait. Tous les secteurs d’activité et d’existence sont concernés, l’économie bien sûr, avec le marché, la politique, avec la démocratie, mais aussi la naissance, la vie, la mort, toutes devenues objets de la volonté. Il est logique que dans ce contexte les liens entre les individus soient de plus en plus contractualisés, sur le modèle de l’accord entre un acheteur et un vendeur. Les liens anciennement réputés comme « naturels » sont eux aussi contractualisés : cela a commencé avec le mariage, et est en train de se poursuivre avec la filiation. Dans ce contexte qui exalte la volonté et signe son triomphe, c’est au droit de régler les conflits qui peuvent surgir entre les différentes volontés individuelles.
Il faut bien, selon nous, passer par ce détour pour comprendre ce qui est en train de se jouer avec le différend qui rend impossible le dialogue entre les deux féminismes. Dès lors que toutes les dimensions de la vie humaine sont censées être organisées par la volonté, dont l’émanation objective est la technoscience, la sexualité sera comprise comme une activité parmi d’autres, sans spécificité. Ce à quoi travaillent très efficacement la médicalisation de cette dimension de l’existence humaine, et son assimilation à une activité purement ludique. De plus en plus gouvernée par la chirurgie et la pharmacie, la sexualité, sur le modèle de ce que nous donne à comprendre la pornographie, si révélatrice de nos sociétés, est devenue à son tour un objet de décisions.
Si, pour ne prendre que cet exemple, la délinquance sexuelle remplit massivement les prisons depuis quelques décennies, c’est bien parce que nous concevons la sexualité comme une activité libre et volontaire (« La liberté est la métaphysique du bourreau », notait Nietzsche). C’est d’un même mouvement, pourrait-on dire, que notre société a, pour certaines pratiques, innocenté le sexe et, pour d’autres, l’a criminalisé, la ligne de démarcation passant par l’existence présumée de la volonté, c’est-à-dire d’un objet proprement métaphysique.
Est-il utile de faire remarquer que cette anthropologie ne laisse, comme celle de l’homo oeconomicus dont elle est dérivée, rigoureusement aucune place à l’inconscient ? Caractéristique à cet égard est la conception du fantasme comme analogue à un scénario de cinéma. Le féminisme dominant aujourd’hui en Occident ne veut rien savoir de la psychanalyse, qu’il refoule. Il ne veut même rien savoir des contradictions de la volonté qui est tout sauf homogène et définitive (saint Augustin pourtant, observait déjà que ce qu’il voulait, il ne le voulait jamais d’une volonté entière). Il ne veut rien savoir du caractère trouble des pulsions et des désirs, puisque seule la volonté est censée être maîtresse du jeu. Pour ce féminisme libéral, au sens économique du mot, comme pour la robotique et l’Intelligence Artificielle qui sont en train de configurer notre monde, le discours de l’inconscient est incompréhensible. Pas seulement incompréhensible : inadmissible.
Marx disait que le capital finira par détruire tout ce qu’il ne peut assimiler. De même que la grande industrie a domestiqué la force de travail, l’industrie des loisirs est en train de domestiquer l’énergie sexuelle, et c’est pourquoi la pornographie et la prostitution en sont, quelles que soient les législations d’apparence répressive parfois mises en œuvre par les États, les expressions fatales.
L’utilitarisme et le pragmatisme, dégradés en idéologies, constituent la philosophie du capitalisme néolibéral. D’un côté on se représente l’être humain comme un individu qui en toutes circonstances agit selon son intérêt, de l’autre, on conçoit le réel comme un ensemble de faits dont les preuves seront la mise en évidence objective. Or la sexualité humaine est autant, sinon davantage, un ensemble d’interprétations qu’un ensemble de faits. Non seulement elle est, en tant qu’objet délimité de l’existence humaine, construite, comme l’a montré Michel Foucault, mais elle est, dans toutes ses dimensions et modalités, objet d’interprétations (c’est d’ailleurs en quoi elle est proprement humaine). Une agression, une violence, une humiliation sexuelles ne sont pas des faits au même titre que la rotation de la Lune autour de la Terre ou bien la chute des feuilles en automne, ce sont des vécus qui, à partir de certaines situations, sont interprétés négativement. Ce qui ne signifie pas, évidemment, que ces situations n’existent pas, comme tendent à le faire croire des objections de mauvaise foi (nul, à ma connaissance, n’a récemment fait l’apologie du viol sur la place publique), cela signifie qu’elles n’existent pas seules en tant que telles. Non seulement ce qui est ressenti comme une humiliation par une femme ne le sera pas, ou pas de la même manière, par une autre, mais une situation perçue de manière positive ou neutre dans l’instant présent peut être rétrospectivement vécue comme insupportable. Mais comment comprendre ce mécanisme de l’après-coup sans l’hypothèse de l’inconscient ? Et pourtant, c’est bien la conscience dans l’après-coup qui a poussé un certain nombre d’actrices américaines à dénoncer les agissements de Harvey Weinstein. On ne manquera pas, par ailleurs, de faire remarquer le caractère caricaturalement sélectif d’une indignation qui préfère s’en prendre à quelques personnalités d’intellectuelles et d’artistes « blanches » plutôt qu’aux positions réellement scandaleuses d’une Houria Bouteldja qui assume franchement son racisme et a déclaré compréhensible le fait qu’une femme noire ne porte pas plainte si c’est par un Noir qu’elle a été violée.
« Ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas s’indigner, mais comprendre », disait Spinoza. Aujourd’hui, la devise implicite des discours diffusés par les médias semble être directement inverse : on rit, on pleure, on s’indigne tant et plus, mais, surtout, on ne comprend pas. On ne comprend pas parce qu’on ne cherche pas à comprendre, parce qu’on ne veut pas comprendre, mais aussi parce qu’on n’est plus en situation de comprendre. Le féminisme occidental dominant aujourd’hui a si bien assimilé le paradigme du sujet néolibéral qui entend jouir à volonté (l’expression devant être comprise dans ses deux sens : par la seule volonté et à l’infini) que tout rappel à la complexité des choses, et en particulier à celle du comportement humain, lui apparaîtra inadmissible.
Est-il besoin de préciser que cette critique que nous faisons ne remet en cause ni le caractère scandaleux du sort fait à nombre de femmes par nombre d’hommes aujourd’hui, ni le bien-fondé de sa dénonciation, que ses outrances mêmes ne sauraient entamer ? Oui, sans doute, puisque nous éprouvons le besoin de l’écrire tant les « débats » actuels (que l’on songe à ceux concernant l’islam) sont hypothéqués par un manichéisme primaire : on ne cherche plus à savoir ce qui est vrai ou juste, vraisemblable ou plausible, on ne s’intéresse plus qu’à la discrimination entre amis d’un côté et ennemis de l’autre, entre musulmans d’un côté et islamophobes de l’autre, entre féministes d’un côté et misogynes de l’autre (que même les femmes les plus libres, à en croire certaines, pourraient être).


Christian Godin.

gris

Le peuple contre l'élite ? Lire le blog
21/11/2016

gris

Le prix d'une vie humaine Lire le blog
21/11/2016

gris

La phobie comme alibi de la censure Lire le blog
10/03/2014

gris

La vague des marches blanches Lire le blog
Lorsque la mort réunit 02/12/2013

gris

À propos de la repentance Lire le blog
30/12/2012

gris

À propos d'une vision du monde qui n'est pas la nôtre Lire le blog
29/12/2012

gris
Document sans titre
haut de page contact informations légales

© Lhoumeau Web & développement 2011-2017